Atmosphère, atmosphères

De 1930 à 1960, le cinéma français n’a jamais été aussi prolifique. De Jean Renoir à Henri-Georges Clouzot, de Gilles Grangier à Jean-Pierre Melville, tous les genres ont été abordés. Bon nombre d’éditeurs vidéo, René Chateau, Virgin, GCR, Scherzo, Fil à Film, pour n’en citer que quelques-uns, proposent désormais, directement à la vente, ces incunables, en bonne place à côté des nouveautés. S’il est malheureusement impossible d’en dresser ici un panorama exhaustif, nous vous proposons une approche qui se veut la plus pointue possible. Consultez, en fin de journal, notre vidéographie complète. Par Jean-Philippe Mochon.

Décidément, grâce à la vidéo, on vit une époque formidable. Il suffit pour s’en convaincre, de se référer aux éblouissantes sorties de ces derniers mois. «Camille Claudel» (Proserpine), «Itinéraire d’un enfant gâté» (Fil à Film — 250 000 cassettes), «L’ours» (Fil à Film — plus de 100 000 cassettes) et «Le grand bleu» (CBS-Fox), on constate que les locomotives se portent à merveille sur les rails savonneux de l’exquise réussite. D’autant qu’on peut voir un effort certain et salutaire du Centre national du cinéma, qui accorde aux éditeurs vidéo des dérogations de plus en plus courtes. Pour mémoire, le délai officiel entre la sortie d’un film en salles et son édition en cassettes vidéo est officiellement de douze mois (au-delà de 400 000 entrées pas de dérogation possible). Mais le formidable essor du marché de la vente par rapport à celui de la location (environ 60 % du chiffre d’affaires global) a «contraint» le CNC a de notables raccourcissements de délai. Aujourd’hui, la plupart des films sortent directement à la vente, parallèlement dans les vidéoclubs et les grandes surfaces. Mais, à côté des mirifiques devantures, de ces vitrines aguichantes qui proposent à grands frais les nouveautés du mois, il existe une myriade de collections, bien souvent plus discrètes, qui mettent à la disposition de l’amateur éclairé tous ces merveilleux films qui constituent notre patrimoine cinématographique. À juste titre, ces œuvres anciennes et fortes ont fait évoluer en quelques décennies un art jeune. Combien de kilomètres de pellicule impressionnée depuis «L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat» (1898)! Il était donc logique que bon nombre d’éditeurs se penchent avec acuité sur quelques-uns de nos chefs-d’œuvre nationaux. La période de l’entre-deux-guerres s’est avérée particulièrement révélatrice d’une certaine tendance dite «coloniale». Et comme toujours, les arts en général et le cinéma en particulier se sont fait le reflet politico-sociologique de l’époque. Mais si on peut décemment oublier la majeure partie de ces films par trop exaltés et manichéens, on peut, en revanche, considérer «La bandera» comme le plus grand film du genre. Tourné en 1935 par Julien Duvivier, avec Jean Gabin et Robert Le Vigan dans les rôles principaux, ce film est l’adaptation d’un roman de Pierre Mac Orlan. Cette histoire de meurtrier qui réussit à quitter la France pour Barcelone et qui s’engage dans la Légion étrangère espagnole est traitée avec une verve réaliste tout à fait étonnante. Cette même année, dans un registre tout à fait différent, sort sur les écrans, le 1er septembre, une gigantesque fresque d’Abel Gance, «Lucrèce Borgia», avec Edwige Feuillère dans le rôle-titre. Celui que beaucoup de critiques ont surnommé «le Cecil B. de Mille du cinéma français» réussit là un film incomparable par son ampleur, son intelligence et sa force. En 1936, Christian-Jaque réalise une adorable comédie sentimentale, «Rigolboche», avec Mistinguett et Pierre Brasseur. C’est un «incunable» vivifiant et drôle. On le constate, le cinéma français fait acte de diversité et de pluralisme. Jean Renoir, qui a déjà réalisé, en 1932, «Boudu sauvé des eaux», une œuvre poignante qui doit beaucoup à la présence malicieuse et goguenarde du grand Michel Simon, propose également, en 1936, l’un des plus beaux films d’atmosphère jamais réalisés, «Les bas-fonds», avec Jean Gabin et Louis Jouvet, fort justement récompensé cette même année par le Prix Louis-Delluc. En 1937, Marcel Achard concocte pour Erich Von Stroheim, Albert Préjean et Jouvet une histoire à suspense et des dialogues éblouissants. Pierre Chenal met en scène ce désormais classique du polar à la française, «L’alibi». Les mésaventures d’un prestidigitateur intrigant et criminel savent séduire un public avide de sensations fortes et de fine psychologie. Le même cinéaste va adapter avec bonheur un roman de Jean Vignaud, «La maison du Maltais», deux ans plus tard. Tout se passe dans le sud tunisien et à Paris. Mattéo (le gigantesque Dalio) est un merveilleux conteur d’histoires qui tombe amoureux de Safia (Viviane Romance), la plus belle prostituée de Sfax. Il la suit jusqu’à Paris où elle tombe entre les mains d’un maître chanteur (Louis Jouvet). Ce film trouble, à l’époque on n’osait pas dire malsain, bénéficie, nous l’avons vu, d’une distribution éclatante. Et c’est là, à n’en point douter, le point essentiel de notre cinéma du passé. L’appareillage technique, pourtant très lourd à cette époque sait s’effacer devant la présence de l’acteur. Au point que celui-ci, tête d’affiche ou troisième couteau, peut sans contrainte offrir le meilleur de lui-même. Le public se précipite pour applaudir ses acteurs favoris, pas le metteur en scène. Personne ne dit : «Tu as vu le dernier Chenal?», mais plutôt : «Fonce au dernier Jouvet, tu ne seras pas déçu». Ce n’est que bien plus tard qu’on découvre l’apport original et gratifiant du cinéaste en temps que maître d’œuvre et directeur d’acteurs. Ainsi pour «Hôtel du Nord» — «Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ?» —, si tous les comédiens, d’Arletty à Jouvet, en passant par Jean-Pierre Aumont et Bernard Blier, méritent la mention bravo, le film ne serait rien sans la réalisation adroite et acérée de Marcel Carné. Entièrement tournée en studio, en 1938, à Epinay-sur-Seine, cette pure merveille de réalisme poétique affirme sans pruderie l’existence d’un travail obscur et sans gloire, mais sans quoi la magie du cinoche ne vaut pas tripette : le décor. En effet, tout l’hôtel a été reconstruit en studio par Alexandre Trauner et son équipe, et les prouesses que Carné doit accomplir avec sa caméra relèvent de la plus folle épopée. La même année, Marc Allégret réalise, avec «Entrée des artistes», une ode radicale et vivifiante à la gloire des apprentis comédiens, sans nom et sans grade, sorte de documentaire romancé sur une école de théâtre. Caractéristique étonnante de ce film surprenant : seule la copie a vieilli. Le thème, l’espoir de réussite dans les métiers de la comédie, reste aujourd’hui encore d’une brûlante actualité. Référons-nous à l’implacable plaidoirie énoncée par Louis Jouvet, tout à fait valable pour tous ceux qui rêvent de «faire l’acteur». En 1939, deux œuvres majeures vont encore accroître la notoriété du cinéma national. «La fin du jour», réalisé par Julien Duvivier, avec Michel Simon et Louis Jouvet, est le pendant négatif de «Entrée des artistes». L’abbaye de Saint-Jean-la-Rivière, une institution pour vieux comédiens sans ressources, accueille le beau Saint-Clair (Louis Jouvet), autrefois adulé. Il y retrouve Mary (Victor Francen), dont il a jadis séduit la femme, et Cabrissage (Michel Simon), un cabot. Ce film n’est pas à voir par un temps pluvieux et sombre, sans moral ni amis. Il s’en dégage une telle désespérance, une telle «mort de l’âme» qu’il convient d’avoir l’esprit bien accroché pour savourer pleinement pareille œuvre. L’autre film, «Le jour se lève», participe d’une même angoisse existentielle. Dans sa chambre simplette, François (Jean Gabin), un modeste ouvrier, tue Valentin (Jules Berry) dont le cynisme, la veulerie et les mensonges l’ont poussé à bout. François se barricade dans sa chambre et se remémore, tout au long de la nuit, les différentes étapes de son destin. Réalisé par Carné et dialogué par Prévert, ce film violent et complètement désespéré annonce, comme «La fin du jour», la chute brutale d’une période aux matins calmes et l’émergence soudaine des bombardements infernaux de la Seconde Guerre mondiale. Cette fois, ça y est! Hitler-mégalo déclare la guerre à la France. Mais «the show must go on!» comme on dit dans le showbiz. Alors, contre vents et marées, embruns et bourrasques, l’industrie du cinéma continue d’exister. Sous la pression de l’occupant, les producteurs s’évertuent à distraire à tout prix et on assiste, de 1941 à 1944, à une vague déferlante d’insipides bluettes dont l’unique butest de faire oublier aux spectateurs les tracas et les bombes. On note peu de films marquants, si ce n’est «Madame sans gêne», réalisé en 1941 par Roger Richebé, avec Arletty. Elle prête à ce personnage hors du commun toute sa verve gouailleuse, sa franchise et sa verdeur de langage. Mais les deux événements de ces années noires sont «Les visiteurs du soir» (1942) de Marcel Carné et «L’éternel retour» (1943) réalisé par Jean Delannoy. Le premier, interprété par Arletty, Fernand Ledoux et l’éblouissant Jules Berry dans le rôle du Diable est toujours considéré comme le film le plus achevé du tandem Carné Prévert. Avec le recul, on peut d’ailleurs y déceler plusieurs aspects paraboliques sur le nazisme. «L’éternel retour» procède d’une démarche différente. Transposée et modernisée par Jean Cocteau d’après la légende de Tristan et Yseult, cette histoire d’amour fou, que même la mort ne peut vaincre, conserve sa brûlante actualité. L’interprétation de Jean Marais et de Madeleine Sologne, le climat baigné de poésie baroque et la réalisation tout en finesse de Delannoy n’ont pas fini de nous éblouir. L’année 1946 marque un retour progressif à la normale, où chacun panse les stigmates de la folie nazie encore toute proche. Mais un homme, «touche-à-tout génial» comme le surnomment déjà les critiques de l’époque, paraît rester indifférent aux tourments de l’après-guerre. Tour à tour poète, romancier, peintre, chorégraphe, sculpteur et musicien, scénariste et déjà cinéaste — il a réalisé, en 1930, « Le sang d’un poète» —, Jean Cocteau décide de frapper un grand coup. Grâce au producteur André Paulvé, il s’entoure, pour réaliser «La Belle et la Bête», d’une équipe technique hors pair : René Clément, qui signe cette même année 1946. «Le père tranquille», avec Noël-Noël, comme coréalisateur; Christian Bérard aux décors et Henri Alekan à la direction de la photo. Voilà ce qui s’appelle conjuguer les talents. Jean Marais prête sa faconde et son sens du jeu à la Bête et le film, en toutejustice, représente la France au Festival de Cannes. Cocteau, cinéaste unique dans sa démarche volontariste, recule à l’extrême les limites de son univers poétique et sa filmographie, de «L’aigle à deux têtes» (1948) au «Testament d’Orphée» (1960), n’est qu’une infernale succession de défis qu’il se lance à lui-même. Mais Cocteau, par son jusqu’au-boutisme, fait figure d’exemple. La fin de la décennie 40 est marquée par un retour au réalisme. Le noir et blanc est alors à son apogée et les grands chefs opérateurs, tels Armand Thirard, EugenShufftan ou Henri Alekan, maîtrisent à fond la technique du grisailleux populiste. Beaucoup de scénarios s’approchent du policier sans vouloir se l’avouer vraiment. Ainsi «Dédée d’Anvers» et. «Manèges», réalisés respectivement en 1948 et 1949 par Yves Allégret, avec Simone Signoret et Bernard Blier, procèdent-ils de cette tendance. Deux cinéastes vont émerger à l’aube des années 50, tous deux novateurs et qui influencent encore nombre de nos cinéastes d’aujourd’hui. Henri-Georges Clouzot affirme, dès 1942, une personnalité bien à part dans le cinéma français en réalisant «L’assassin habite au 21». Mais c’est l’année suivante, avec «Le corbeau», qu’il va réellement provoquer controverses et polémiques, la critique l’accusant de «collaborer avec l’ennemi». Son style se caractérise par une noirceur qui confine au mépris et le rapproche de Duvivier, également connu pour son pessimisme implacable. Il tourne, en 1953, «Le salaire de la peur», avec Charles Varielet Yves Montand (Palme d’or au Festival de Cannes 53), et, l’année suivante, «Les diaboliques», avec Paul Meurisse et Simone Signoret, deux chefs-d’œuvre de technique pure et d’intelligence sardonique. Son dernier film, «La prisonnière» (1968), est une réflexion amère et impudique sur les relations sadomasochistes. Dommage qu’il n’ait pu mener à bien son projet intitulé «L’enfer», avec Romy Schneider et Serge Reggiani. L’autre grand qui fulgure dans les années 50-60, c’est Jean-Pierre Melville. D’emblée, il impose son univers dans «Le silence de la mer» en 1948. Tout au long de son œuvre, ascétique et souvent révolutionnaire, il ne démordra ‘pas d’une démarche que d’aucuns qualifient de figée alors qu’elle est hiératique, davantage proche de la tragédie grecque que du polar. Souvenons-nous dé «Deux hommes dans Manhattan» (1959) ou du «Doulos» (1962) pour s’en convaincre. Mais si le metteur en scène se voit, en ces années, occuper une place prépondérante et nouvelle, les acteurs ne sont pas pour autant oubliés. Fernandel trouve un second souffle avec la série des «Don Camillo» et Bourvil réinvente le comique campagnard et bien de chez nous. Alain Delon explose en «Plein soleil», dès 1959, pour faire la carrière que l’on sait, et Belmondo, depuis son premier rôle, en 1957, dans «Sois belle et tais-toi» d’Yves Allégret, va jusqu’à faire un tour chez les boutonneux de la Nouvelle Vague appelés Godard et Chabrol. Et pendant ce temps, Jean-Jacques Annaud se pâme devant les «Enfants du paradis» et Gérard Depardieu bouffe des chocolats devant une télé noir et blanc. Mais cette génération-là, c’est déjà une autre histoire…

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